Un nuage confus se répand sur ma vue,

Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,

Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,

Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!

Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de se conduire d'après la première hypothèse—et de pouvoir dire, comme Épictète:

«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu, ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes vœux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu que je fusse malade; j'ai voulu être malade;—vous avez voulu que je fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous voulez que je meure;—je sors de ce monde en vous remerciant de m'y avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers.»

«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»

On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des bois.

De même il faut cacher sa vieillesse—et épargner aux autres le spectacle de notre décrépitude.—On a dit avec raison: «Quand on n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»

Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:—nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos facultés.—J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre d'une dent que j'avais perdue par accident.—Quand on dépasse le terme ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;—nos contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons, nous encombrons,—nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;—ce qui, de notre temps, était vice, est devenu coutume;—ce que nous trouvions beau et élégant est ridicule;—les meilleurs—et ils ne sont pas nombreux—nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et de commisération humiliantes.