L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix qui me disaient:
«Eh bien?...»
Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à mesure qu'elles sont passées.—Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du mystérieux nombre qui nous a été donné.
On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça de bon qui leur est assuré.
Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,—et cela pour plusieurs raisons.—La première, c'est que, au moment où nous leur «donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.—La seconde, c'est que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous répondre: «Je m'en serais bien passé!—plût à Dieu qu'un bon petit croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»
Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très loin;—on aime tout,—on veut tout,—on est tout amour,—et cet amour qu'on éprouve est tout en soi;—les objets aimés ne sont que des prétextes;—notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer ardent;—mais, quand nous sommes vieux,—nous n'entendons plus, nous ne voyons plus d'aussi loin,—notre foyer ne rayonne plus au dehors,—la vie se resserre autour de nous.
... On finit un laid jour
Par n'aimer plus que soi—sot, froid et triste amour!
Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire immortels,—comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort—qu'ils retardaient de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille soucis, mille tracas et souvent la ruine.