L'AFFAIRE BOULANGER

Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la Grande Revue, paru le 10 mars, je vous disais:

«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.

»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.—Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne au jeu,—la méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.»

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».

Et, dans cette lettre, il est dit:

«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,—ils n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas désireux de faire de leur tête un enjeu;—c'était bon pour les hommes de la Convention.»

Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de faire les discours et les lettres de M. Boulanger?—envoie fouiller mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?