Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et l'esprit.—Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:—les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix ans;—puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.—J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux œuf, un œuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, on ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,—tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,—regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n'est guère regardée ni surtout suivie;—eh bien, les hommes ne «l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins entourée que toi dans un salon.—Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,—il y a là quelque chose à corriger;—ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir—et les mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;—combien, même au salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de facilité,—tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;—sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb—et ne permet pas à l'imagination de se figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l'oiseau,—tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, austèrement vêtues—presque sous le domino du bal masqué,—de passer inaperçue;—on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes rivales là où elles pouvaient les rencontrer;—de là à s'enquérir de la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que quelques pas qu'elles ont vite franchis.—Et tout cela pour se faire battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les vraies filles;—très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la rigueur, un amant,—tandis que les filles ruinent le public;—elles n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres», ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,—redevenir les grandes justicières de la société,—faire comprendre que, pour leur plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être «chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus respectueux... en public.