«—Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée.

—Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans les regarder?

—Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard trop arrêté et trop discernant.»

Au fond, François de Sales aimait les femmes—au moins avec une tendresse et une indulgences paternelles,—mais il se défiait d'elles et surtout de lui-même;—ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de «grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux oreilles. Il répondit:

«—Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe, et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.»

Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

«—Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, et les pharisiens en murmuraient.

—Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.—Et comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;—elles en disent pour elles et pour moi;—c'est cette facilité à les écouter qui les fait s'empresser autour de moi.—Les femmes seraient trop faibles et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la laissent pas se rouiller.»

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les croire.