»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait disparaître et l'avait enlevé:—par reconnaissance, il lui avait consacré la vie qu'elle lui avait sauvée.

»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait, non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,—dont la grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat.

»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la forêt, fut surpris par un orage subit—tonnerre, pluie et grêle,—et que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.

»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.—On lui offrit des fruits et du lait;—l'homme basané croyait que la mère avait versé clandestinement un philtre dans le lait que but le prince;—mais Proserpine—c'est le nom étrange que sa mère lui avait donné,—Proserpine était si belle, que le philtre était peut-être inutile.

»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;—mais, sans en obtenir les preuves qu'il aurait désirées.—Il avertit un jour la mère et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un voyage qu'il était obligé de faire;—il demanda un gage de souvenir, et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.

»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un cheveu d'une autre femme.—On enferma la boucle de cheveux dans un joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son cœur.

»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;—ces cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué par Satan.

»Or il n'avait pas dit le but de son absence:—c'est qu'il allait se marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire ne se marient pas, on les marie;—il parut froid et préoccupé,—sembla insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses maîtresses ce qui se passait.—Leur désappointement fut terrible et leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la tristesse—et Proserpine se contenta de supprimer les quelques familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment permises.

»Le prince protesta de son amour,—parla des nécessités de son rang,—d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une réserve... relative.

»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes visites;—parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer.