Je me rappelle un détail:—Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon jardin—je m'étais alors fait jardinier—demander je ne sais quel légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir recours à moi;—je le fis jaser.

—J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma retraite—pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté.

»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis content de mon menu, j'espère des compliments,—je suis prêt à l'heure.—Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.—Enfin, j'ai fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.»

»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.

Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,—pas plus, du reste, que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son compère Rosny;—les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves, intrépides et «verts galants».

Plus tard,—lors de la guerre contre l'Autriche,—à Solferino, Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves».

J'écrivis à M. de Cavour:

»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.—Je voudrais bien lui faire entendre ceci:

»Il est beau, il est juste—que les rois guerriers ou batailleurs, les généraux et autres chefs d'armée—montrent quelquefois que, à l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.—Mais ce ne peut être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des coups de sabre.

»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son génie,—il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.»