Il faut en revenir là.—Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,—un peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage qu'autrefois;—il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup plus bête.—Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage. Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des dépouilles—et s'en retourner chez soi.—Or, le vainqueur n'a pas fait ses frais.—Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au delà.

Il faut donc avouer que, si les canons Krupp, les fusils Gras, les poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,—ce ne sont point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de l'humanité.

C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais, de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique, des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale—grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le bœuf;—ce qu'on appelle par habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins impérieux.—En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les mœurs plus relâchées.

«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les débris des chaumières.»

Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout à des amusements plus ou moins malsains.—Les garçons, ouvriers ou domestiques, les filles servantes en attendant pis.—Par suite de quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;—et l'on va bêtement et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de production.

C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.—«Il ne faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»—Depuis soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins, l'autre moitié avocats.—Comme il y en avait beaucoup plus que la société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé ces difficultés,—ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.—De là des intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques, malheureuses, désabusées trop tard;—de là cette foule de déclassés qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.—Une nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;—mais comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.

Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant femmes.»—On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la lèvre supérieure.—Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.