On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance en laissant à vos enfants—l'établissement ou le métier que vous avez fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre réputation, vos relations, votre clientèle.

Non, aujourd'hui,—il faut être riche tout de suite; on fait des coups—ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les autres.

Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les affaires aléatoires, hardies, douteuses.—«Les affaires, a-t-on dit, c'est l'argent des autres.»—On a tant de besoins qu'on ne peut plus se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant le dîner des autres.

Rien n'est plus que jeu;—la police, naïvement, découvre et saisit de temps en temps quelque pauvre tripot,—mais elle ne va ni chez le président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.—Tout ce monde-là joue;—les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.

En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de Paris—Paris lui-même s'élargit tous les jours.—Paris, que Pierre le Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement et de la discipline.—Paris que la royauté de nos anciens rois s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;—un autre édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;—mais la cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont identiques,—je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile et expose à des vols de jour et de nuit;—une des raisons est la difficulté de se débarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux, qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt empereur,—est devenue un égout infect;—les poissons y meurent empoisonnés.—Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;—quant aux immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement frapper les villes induites à s'élargir—au nom du «progrès».

Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce «progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des bornes,—on ajoute même de vieilles bottes,—a remplacé le beurre. Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de suite, détruisent les estomacs,—provoquent des maladies autrefois inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.

Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?