Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?—Pas plus riches et moins heureux.—Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.—C'est pour quelques mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;—il se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,—ça se vend cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au dehors;—nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.
Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens riches, on leur fait tout payer plus cher,—et ces prix, une fois établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.—De plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens dépensent leur argent et leur santé.—Nos femmes et nos filles ne veulent plus ramender, raccommoder nos filets;—les plus modestes se font couturières, beaucoup se font institutrices;—beaucoup profitent des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande ville;—aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,—elles se déguisent en dames et en demoiselles.
Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.
Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa ville;—parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au temps des lilas;—à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.
On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.
On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et d'école;—on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même quartier.—On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans apparat.—Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,—on régalait ses amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.
On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis l'enfance,—dont on savait toute la vie,—le caractère, la famille.
Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;—on a des connaissances, des relations;—on ment sur sa fortune, sur sa famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,—en quelques heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un nom au moins compromis;—on va aux bains de mer, aux stations d'hiver, où on est comte ou pour le moins baron.
Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent pas—et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la connaissance tardive se fait.
Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le sens que j'y attache et qui seul est désirable?