Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un don plus précieux que la lance d'Argail—et que les trois œufs donnés à la princesse de l'Oiseau bleu.

Il était né poète—et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et chercheur de consonances,—quoiqu'il eût fait passablement de vers aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,—ignorant alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins exercés,—grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et des ivresses inconnus aux autres humains;—presque semblable à cet homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.—Il jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait jamais consenti à appeler avec les savants cratægus oxyacantha, qu'il en aimait même les épines.—Il avait tout d'abord deviné ou senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.—Il se sentait appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la nature;—il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise, qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et grand,—ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques douzaines d'hommes de bon sens, de grand cœur, de grand esprit, qu'il lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,—si bien qu'on n'a que peu de chance de les rencontrer,—au milieu des esprits faux ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,—et à ceux-là il ne se résignait pas.—S'il mettait au nombre des grands et vrais plaisirs une conversation intelligente à cœur ouvert, à esprit déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises par cœur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages. Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de tous les temps et de tous les pays,—toujours prêts à lui tenir bonne et saine compagnie.—Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle envie surtout de paraître riche,—ce qui est déjà presque une fortune; au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon en en faisant tomber un autre;—il s'était tapi seul, isolé en son coin;—il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même pas gendelettre.—Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses deux cachets: Αυτοτατος [Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et «Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les aimant beaucoup et sincèrement;—heureux d'aimer ses enfants et ses petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de retour;—considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,—et ne leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour quelque chose dans ce bonheur,—comme un cerisier, qui semble si satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici, chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de rosiers, de jasmins et de passiflores,—je te montrerais mes chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes les couleurs:—blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange, lilas et panaché de ces diverses couleurs,—et exhalant cette odeur particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais honteux de lire dans votre Dictionnaire, dont tu es solidaire et responsable pour ta part:

Je copie:

«Chrysanthème.—Substantif masculin, plante que l'on cultive dans les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»