Il y a longtemps déjà—j'en ai cependant vu les commencements—que le journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue renommée des Anciens—avec ses cent malheureuses trompettes; une nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates, ou moins amusantes,—les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.—Quelques-uns chassent avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la hotte et le crochet.—Cette armée se répand sur la ville en quête de nouvelles—tous résolus à ne pas revenir bredouilles;—ils entrent partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi, un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les autres malins:—«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents honnêtes?—Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin, quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»

Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent personne.—«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;—je suis—la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des questions les plus risquées, les plus indiscrètes.

Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de ses amis? etc.»

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui succède le reporter d'un autre journal;—pourquoi refuser à celui-ci ce qu'on a accordé à l'autre?—Il fait à peu près les mêmes questions et empoche les mêmes réponses.

Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison, les geôles lui sont ouvertes comme des palais.

—Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?

Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,—qui était, lui aussi, en quête de documents pour «Le Dernier Jour d'un Condamné».

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la peine de mort.