Mais écoutez les autres:
«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de sang;—elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font médecins, l'autre moitié avocats,—le trop-plein est forcé de se jeter dans la politique.
Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la médecine.
Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses soins à la fille de Prœtus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.
Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue et fut créé chevalier romain.
Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.
Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.
A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: De l'incertitude et de la vanité des sciences, une assertion que j'avais prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce que j'ai lu dans les Tableaux de Paris, de Mercier, chapitre DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les excréments de leurs patients et de leur importer toute autre sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort et décès.»
Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes, des pierres, des fientes et toujours des vipères;—ça guérissait de tout!—procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.
La vipère a eu longtemps un grand succès—même auprès de ceux qui ne croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,—et ces drogues si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes, ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;—j'en produirai pour exemple madame de Sévigné.—Son gendre, M. de Grignan, avait des accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.