De malheurs évités, le bonheur se compose;

L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,

Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.

Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose.

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades imaginaires.—J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son sort.—Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?—Êtes-vous sourd?—Êtes-vous paralytique?—Êtes-vous défiguré par un chancre?—Ici, une page de maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids ou malingres; les avez-vous perdus?—Sont-ils idiots, méchants, vicieux,—vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous justement?—Êtes-vous imbécile et ridicule?—Ici, trois pages de maux et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.

Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir ni le comprendre?

Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur, on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent sans presque le connaître.