«A la maison de l'ogre»,

aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme du second Empire.

Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;—et on ne s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de l'humanité?

Moins bêtes étaient les bœufs de Memphis employés à faire tourner le manège d'une noria, machine hydraulique très commune en Italie et en Provence.—On ne leur faisait faire que cent tours;—ils ne manquaient pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième.

J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.—Les puits d'où on tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables; quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et on laisse l'eau revenir dans le puits.—Tous les animaux, chevaux, ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent d'eux-mêmes.—Ce mulet annonçait la chose par le cri—moitié hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;—on allait donc, à ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si promptement à sec.—Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos.

C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple attelé à une noria, les yeux couverts d'une œillère comme les chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que tourner,—en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il se laisse si sottement atteler.

J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le Levant, vers 1715,—une anecdote qui me semble venir à propos pour représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la marche du prétendu «progrès».

Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que, lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont Ararat.—En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il se mit en route.—Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,—dormit, et, le lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.—Mais, le lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au point d'où il était parti la veille.

Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour, s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut dans la nuit:

—Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage; l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de l'Ararat et ne verrait l'arche.—Cependant, tes austérités et tes prières t'ont mérité une récompense.—Voici un morceau de l'arche que je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le culte qui lui sont dus.