C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine, à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront de se faire les serviteurs dévoués.
Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre jeune marin est si fier.
Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à seize millions;—mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis, partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est plus.
Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq à six mille francs de charbon par jour.
Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons—de cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs,—tandis que, bien près de nous, en 1856,—le canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents francs.—Quel progrès!
Ce n'est pas encore tout:—les canons ne sont pas des monstres moins voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent soixante-quinze francs,—tandis qu'en 1856,—quels rapides progrès!—on satisfaisait un canon avec quatorze francs,—et ce n'est qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.»
Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce temps-ci:—j'y suis, pour ainsi dire, étranger;—je suis moins loin des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les anciens;—ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux que ce qu'ils avaient de meilleur:—leurs livres—et c'est une bonne, saine et agréable société.
Je copie Florus:
«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se trouva sur les ancres;—on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé les arbres en navires.—Près des îles de Lipari, cette flotte improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.»
Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on eut donné le premier coup de cognée.