Que coûtaient ces navires?—Rien; les soldats les construisaient eux-mêmes.—Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la locomotion.
—Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis sabots! des canots de sauvages!
Canots de sauvages et sabots,—je le veux bien, mais il n'en est pas moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,—de même qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés pareils aux vôtres.
Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans l'électricité,—science tout à fait nouvelle,—mais nul progrès, tant s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les seuls dont il soit juste et sage de se féliciter.
Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage et on se battait corps à corps (cominus), comme sur terre. Or, dans ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (eminus), même avec les engins les plus perfectionnés.
Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs bouchers.
Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre eux,—quelques personnes très compétentes semblent regretter les navires légers et rapides.
Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en faveur:
«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous n'avions pas coulés.»
Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,—où Marc-Antoine fut vaincu par Octave,—voici comment il parle des gros vaisseaux: