Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit pour la joie et la gaieté—nous parlent aussi de la mort;—poissons, gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées, nous nous nourrissons de cadavres.

C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant nous,—nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous buvons;—la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de la poussière des ancêtres;—nous marchons, nous dansons sur les ruines de l'espèce humaine;—et ce que nous appelons notre science est l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires détruits.

Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en avait prêté les éléments—on s'est fait «embaumer».

On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on n'a pu que retarder la destruction;—car la nature, qui est éternelle, a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses fins.—Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants—et dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les a semés et ils ont donné des grains et du pain.

Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de la nature que les batailles et les révolutions d'empires;—rien ne doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses opérations;—un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une nation;—si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé, compromis, peut-être détruit;—aussi, je ne crois guère à Élie et à Énoch—ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir que leur mort n'en était que différée:—le tout à mettre au nombre immense des choses que nous ne savons pas.

Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des corps de ceux que j'ai perdus—et dont ma pensée a suivi malgré moi sous la terre la lente décomposition:—d'abord cadavres, puis, comme l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue,—quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes bras.—Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on, enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps ne devînt une relique.

Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais, que j'ai presque envie de me persuader—ce qui ne serait pas vrai que j'en suis l'auteur.

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Quand la Parque aura sonné l'heure,

De coudriers et de lilas,