J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant, obéi entre tous;—il mourut «plein de jours» et de la mort «naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes.

Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui que son fils, désespéré et fondant en larmes.

—Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:—je n'ai plus que quelques instants à vivre,—je me sens m'éteindre, ne va pas attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que j'ai redoutés toute ma vie.—Passe dans la chambre à côté où il y a un piano, et joue-moi jusqu'à la fin—qui ne va pas tarder—cet air de notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de fois!

Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son père, qu'il lui baisa la main,—sortit de la chambre, alla se mettre au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;—quand il rentra dans la chambre de son père, le vieillard était mort.

Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;—mais la première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi.

Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.—Donc, s'il y a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi, c'est pour ceux que je quitterai;—il faut les accoutumer à cette idée de la séparation inévitable.»

Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;—dans cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de les protéger,—de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans hésiter je choisirais le néant,—en regrettant de ne pouvoir les y entraîner avec moi.

Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,—tandis qu'en réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.

La mort est le magasin, le trésor où la nature prend la vie;—les feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se dessèche,—feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,—la vie et la mort sont une évolution en cercle.

Tout nous parle sans cesse de la mort;—les portraits d'ancêtres sont des témoins de la mort;—nos divertissements, nos théâtres nous en retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et les force de venir sur la scène nous divertir.