Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,—il faut rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance—et ne pas supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;—idée empruntée aux plus vieilles théories,—sorte de partie de trictrac ou de besigue où Dieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions exagérées, promulguées pour être sauvé,—le diable triche et gagne à peu près toujours,—le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime, en proportion du nombre de celles filoutées par le diable.
Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté. En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son œuvre à l'abri, en ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin d'herbe, ni une goutte d'eau.
Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du néant,—auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui aurait bien son charme. Ayant connu la vie,—l'homme aime encore mieux souffrir que ne pas être;—il veut étendre son existence en tous sens;—il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux des ancêtres,—il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et d'une renommée sur les lèvres de la postérité.
Quoi qu'il en soit,—il est nécessaire, fatal, que nous fassions restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à cette nécessité.
Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la prison de l'âme,—ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et la mélodie des organes?—C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous dire et ce qu'il ne nous a pas dit.
Il faut mourir!—il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la nature les éléments de notre être qui se désagrègent—et qu'elle veut faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la poussière, de l'herbe—que mangeront les moutons, moutons que mangera l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra que homme accomplisse la restitution de soi-même.
Tout le monde est mort, tout le monde mourra.—Dans cent ans d'ici, tout ce qui est sur la terre sera dessous;—des centaines de millions d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront après moi;—des centaines de mille mourront la même année que moi, des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la même minute que moi.
Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on pense au sommeil de chaque nuit,—d'en entretenir ceux qui nous entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la vieillesse et de tout autre sujet,—de leur faire envisager notre départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,—qui ne sera pas un mal pour nous-même—et qui ne sera pour eux qu'un chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus fugace et le plus momentané des chagrins:—«Dieu mesurant, comme on l'a dit, le froid à brebis tondue,»—appréciation que je voudrais avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions.
De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect de douleurs—qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir aux mourants—ce qui est une erreur.
En effet, si l'on a—entre les opinions et les croyances, si l'on a adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve, comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie—grâce à la miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une vie heureuse et glorieuse:—on peut ressentir pour soi-même un certain regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où on ira le rejoindre plus tard,—non pour quelques jours, comme dans cette première vie, mais pour l'éternité.—Si c'est l'autre sentiment que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré.