Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations de la nature;—elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un autre emploi;—ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la formation d'autres êtres.

Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront mis à la broche quand ils seront assez gras,—un seul atome qui se perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et peut-être le monde.

Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;—il est né pour mourir.—Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le but de la vie?

Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice que la Providence ne lui avait pas destiné.

Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs et d'angoisses nées de son imagination.—La nature avait fait une mort,—il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa vie;—la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il en a fait une torture.

On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort—une autre vie dont la première ne serait que la préface;—on a beaucoup parlé, discouru, écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour lui le vrai.

Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison humaine, si l'âme survit au corps et est immortelle,—cette pensée plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de la justice divine,—il est agréable d'y croire, mais peu facile de le concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une révélation d'en haut;—dans les questions douteuses, le mieux est de tâcher de croire la solution la plus consolante.—Quant à ce qui nous a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.—Mais il ne faut pas se fier trop entièrement à la raison;—la vue de notre intelligence a une portée bornée comme celle de nos yeux,—le vrai—le seul vrai qu'on peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.

Socrate—devant ses juges—leur dit: «Si j'avais un conseil à vous donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée, comme vous l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;—je puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le chagrin, l'exil, la prison.

«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,—et je n'en ai conséquemment aucune peur.»

Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai aucun désir de la nier;—mais, pour propager une terreur peut-être salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui mieux mieux.