Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou du moins en modifier certains jours et certaines heures?
Ma vie a été—comme celle du plus grand nombre—mélangée de bonnes et de mauvaises chance;—je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner.
Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.—Et notez que je ne mets certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai—il y a bien longtemps—passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.
L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa mère;—chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort.
Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas morts:—Élie et Énoch, disent les livres saints.
Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist, qu'ils noieront de leur sang;—ce qui, même ainsi expliqué, reste encore assez fort:
Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant. (Tertullien, De anima.)
Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;—il y est attiré, poussé, enfermé par divers instincts.—Ainsi il doit se reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses petits;—ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de cruelles anxiétés et angoisses.—Aussi, à ces instincts, il a été ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la mort;—sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,—depuis l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans le Livre de Job et dans les commentateurs de la Bible,—qui broutait chaque jour l'herbe de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,—buvant le Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre
heures, depuis le grain de poussière jusqu'aux astres et aux mondes.
L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.—J'ai lu, dans je ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,—trop savant ou peut-être pas assez savant,—que le seul emploi de l'homme et sa seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour l'ensemble de ces opérations.