Il y a à Bourges un triste souvenir pour un roi détrône. Il y a plus de quatre cents ans, Charles VII s’y fit faire des bottes, par un cordonnier, qui, apprenant que le roi ne pouvait les payer, ne voulut pas les lui laisser et les remporta.
Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette circonstance, on fait subir à Don Carlos, ni quelle loi on lui applique. En sa qualité d’étranger voyageant en France, on doit le laisser circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en règle, le faire paraître comme vagabond devant la septième chambre. Que ferait-on si Don Carlos, réclamant le secours des lois françaises, attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117, 341, 342 du Code pénal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le préfet de Bourges; elle a découvert que le comte de Lapparent s’appelle M. Cochon, et elle ne lui donne pas d’autre nom. Les feuilles légitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une demi-colonne à des paraphrases de fort mauvais goût et de fort mauvaise compagnie sur ce sujet.
Pendant ce temps, la reine d’Espagne, affermie sur son trône par la trahison de Maroto, distribue des récompenses qu’elle voudrait rendre dignes des services qu’elle a reçus; mais, vu le mauvais état des finances, elle a prodigué les honneurs. Napoléon, qui aimait faire des ducs, c’était sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux apanages. La reine d’Espagne, par des motifs d’une louable économie, a imaginé des titres métaphysiques; elle a nommé Espartero duc de la Victoire. Ces duchés sont faciles à créer. On parle d’un officier nommé comte de la Sobriété; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.
La campagne qui a fait sortir Don Carlos d’Espagne s’est faite beaucoup moins avec des soldats qu’avec de l’argent. Ainsi, M. Gaviria vient de recevoir de S. M. la reine la grand’croix de l’ordre d’Isabelle la Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine, d’habiles manœuvres à une armée de ducats bien disciplinée. Les journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accordée au banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette question que nous faisons n’est pas aussi saugrenue qu’elle en peut avoir l’air. L’Espagne est connue pour une habileté plusieurs fois éprouvée dans le vol à la tire et à l’Américaine.
On a décidé, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine, qu’il fallait prendre une mesure pour «ranimer les espérances des créanciers de l’Espagne.» Ce qui nous paraît devoir inspirer la plus grandes défiance aux petits ex-rentiers ruinés par de gros marchands devenus, depuis, grands citoyens, sous prétexte d’emprunt espagnol, dont ils étaient moins les banquiers que les compères.
Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France, ressemble beaucoup à certains bourgeois: si un homme ivre leur demande un peu tard l’heure qu’il est ou le nom d’une rue, ils prennent la fuite et disent à leur femme alarmée qu’ils ont été attaqués par quatre hommes, et que, sans leur courage, leur intrépidité et leur sang-froid, ils auraient succombé. Le lendemain, entièrement remis de leur frayeur, ils racontent les détails de leur victoire: «Ils étaient cinq, des figures de galériens, j’en ai jeté trois par terre, les quatre autres ont pris la fuite.»