Le mot trouvé—il fallait mériter la confiance qu’on demandait—et on se mit à faire des choses vertueuses.

Deuxième expédient.—La première chose vertueuse fut faite à l’occasion de Vautrin, de mon ami M. de Balzac. Je n’ai pas vu la pièce de M. de Balzac;—j’étais en Normandie quand on en a donné la première et dernière représentation.

Il paraît que c’est quelque chose dans le genre de Robert-Macaire,—plus le talent de M. de Balzac.—La critique s’en émut;—mon autre ami Janin en fut surtout indigné: il fit une catilinaire contre l’auteur.—O tempora, ô mores!—Il se récria contre les exemples et les entraînements du théâtre. Il était impossible de voir la pièce M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans le cœur;—lui-même, Jules Janin, a eu besoin de toute l’énergie et de toute la force de caractère qu’on lui connaît—pour ne pas dévaliser quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.—Le Constitutionnel et le Courrier français, accoutumés aux nudités de l’Opéra, se déclarèrent scandalisés par la représentation de Vautrin;—le National, apôtre de la liberté, demanda à quoi servirait la censure.

Alors M. de Rémusat défendit qu’on continuât de jouer la pièce:—la presse tout entière applaudit;—les dames, qui vont se décolleter au profit des Polonais sur le théâtre de la Renaissance, louèrent fort la mesure;—M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru pouvoir faire des dépenses pour une pièce d’un auteur célèbre, autorisée par la censure,—déposa son bilan;—M. Victor Hugo, qui avait applaudi la pièce, fit, nous a-t-on assuré, une démarche inutile pour obtenir qu’on rapportât l’ordonnance,—et dit: «On ôte le crime à la tragédie et le vice à la comédie;—les auteurs s’arrangeront comme ils pourront.

Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de constater en passant:

«Comment mener à une semblable pièce sa femme ou sa fille.»

Mes chers amis du feuilleton,—qu’avez-vous fait de votre érudition dramatique? Et vous, chers bourgeois, où avez-vous pensé qu’en menant vos filles au théâtre vous pourriez économiser les chaises de l’église et les leçons de la pension?—Quelle est la pièce où l’on pourrait conduire sa femme ou sa fille à votre point de vue de rigorisme?—Corneille et Racine représentent sans cesse l’adultère et l’inceste, et emploient tout leur talent à nous attendrir sur Jocaste et sur Phèdre;—Molière rit du mariage et de la paternité,—les beaux rôles chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des fils qui volent leur père;—et les maris trompés et les pères volés, Molière ne les trouve pas encore traités suivant leurs mérites;—il les bafoue, il les ridiculise de toutes les manières.

D’après cela il est évident que, sous le ministère de M. Thiers, le théâtre sera chargé de moraliser la nation,—et on y conduira les pensions le jeudi.

O ministère!—ô feuilleton!—ô bourgeois! il appartient bien à une époque de corruption comme la nôtre de faire ainsi la bégueule et la renchérie? Mais je défie M. de Balzac d’avoir mis dans son Vautrin la centième partie des choses infâmes qui se font chaque jour dans la politique et dans le commerce.