Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en général, intérêt à accréditer cette critique facile, à la portée de toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un portrait.—On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus saisissantes comme les moins communes de l’art.
On sait ce qu’on appelle portrait en général: c’est un assemblage de deux yeux, d’une bouche et d’un nez, qui, s’il arrive quelquefois à ressembler à quelqu’un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas à la personne qui a posé devant le peintre.
Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d’être mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont généralement dévoués doit revenir aux personnes qu’ils sont censés représenter.
On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui, dérobant avec soin leur nom sous le voile d’une initiale, moins obscure que ne le serait leur nom entier, n’hésitent pas à étaler aux yeux de la foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beautés particulières et les infirmités qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui ne livrent qu’une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce qu’elles ont d’épaules à la curiosité d’un public quelconque.
Les uns veulent être peints frisés, vernis, cravatés dans un désert, lisant un roman à cent cinquante lieues de toute habitation. Il est facile de voir les efforts du malheureux peintre, qui, ayant sous les yeux un canapé en velours d’Utrecht jaune, a été obligé de peindre un monticule couvert de mousse. Dans la forme de ces rochers, vous trouverez la forme moins pittoresque de la cheminée et de la pendule qui la surmonte. Vous vous apercevez que les chaises ont servi de modèle aux chênes séculaires, que les nuages recélant la foudre ont été faits d’après les ondulations des rideaux de damas, et la foudre, qui s’échappe en zigzags immobiles, d’après les tringles. L’eau de ce lac, au fond du tableau, a été étudiée par le peintre dans un flacon d’eau de Cologne placé sur un guéridon, le guéridon lui-même, avec son tiroir ouvert, a servi de modèle à une caverne.
S’il y a une chose intéressante dans l’aspect de ces portraits, pour la plupart peu agréables à la vue, c’est que, s’ils ressemblent peu aux personnes dont ils portent le nom, ils sont le portrait fidèle de leurs prétentions, dont ils ne laissent ignorer aucune.
Mais quel avantage mademoiselle M.... D...., placée sous le nº 7266, trouve-t-elle à nous faire savoir qu’elle a la peau jonquille?—Mademoiselle M..., nº 1629, est-elle bien heureuse depuis que tout Paris sait qu’elle a le visage bleu de ciel?—M. E... T..., nº 1374, ne pouvait-il vivre sans nous faire connaître son front chauve ombragé de quelques cheveux pris à l’occiput, au moyen de cette formule d’arithmétique: J’en emprunte un qui vaut dix.
Je n’ai pu admirer avec tout le monde le tableau de M. Delacroix,—la Justice de Trajan.—Le tout ressemble à la procession du bœuf gras.—Trajan a particulièrement un air de garçon boucher enluminé de rouge de brique.
J’ai demandé quel mérite on trouvait à cela.—On m’a répondu: «la couleur.»