Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu’il n’ose ni l’attaquer de front ni s’allier franchement à elle; nous savons que les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans être en dehors des lois oppressives; qu’ils sont soumis aux charges sociales et qu’ils n’ont pas leur part dans les bénéfices. Mais qu’est-il arrivé de là? c’est qu’on a forcé les poëtes à faire une bonne fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu’ils faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et qu’ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu’ils se sont rués dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et la dévastation. C’est donc aujourd’hui à la société à leur faire leur part dans des intérêts qu’ils sauront défendre quand ils seront leurs, comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n’est aucune carrière qui soit fermée à l’homme de lettres, aucun but qu’il ne puisse atteindre. La littérature est dans toute la force de l’âge et de la puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,—entasser des liards, faire des épargnes d’esprit,—ramasser les miettes des festins qu’elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.
O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous pouviez aussi être riches,—quand il vous arriverait par hasard de vous soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette jeune fille des contes de fée,—laisser tomber les pierreries qui s’échappent de votre bouche,—vous devez, comme Buckingham, ne pas ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s’égrènent et tombent sur le parquet.
Ne nous donnez pas, ô poëtes,—le déplorable spectacle du rossignol qui interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les ombrages attentifs.
Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d’une neige odorante, les lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.
Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d’harmonie, une fête de pensées. Il est beau à l’écrivain de ne pas se montrer préoccupé de tirer tout le parti possible de son œuvre d’hier, parce que sa pensée et son amour sont à l’œuvre de demain; parce qu’il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d’être un peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler; parce qu’il faut laisser croire que l’on a trop d’esprit et ne pas compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer sous une triple serrure.
20.—Un homme aux épaules larges et carrées s’est présenté hier devant le conseil de révision de la garde nationale.
—Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la garde nationale!
—Oui, monsieur.
—Quels sont vos motifs d’exemption?