Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir trois bouteilles de vin.—Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils s’aperçoivent avec douleur qu’ils ne peuvent contenir la dernière;—ils appellent le marchand de vins.

—Tenez, dit Alfred, c’est dimanche aujourd’hui,—vous donnerez cette bouteille de vin au premier homme—ayant soif,—sans argent, que vous verrez.

—C’est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera furieusement soif tantôt.

Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se séparent à la barrière des Martyrs.

En entrant chez lui, Alfred M... s’aperçoit qu’il est un peu ému,—il ne peut pendant longtemps trouver sa serrure,—puis ensuite il cherche à ouvrir sa porte du côté des gonds.—Enfin, il entre et se jette sur son lit;—mais il lui semble que les chaises dansent,—et que la figure commencée de son grand tableau joue du violon.—Il s’endort un moment et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu’il y ait aujourd’hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins d’argent.—La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins me revient de droit.»—Il redescend son escalier et remonte à Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.—Il gravit péniblement et arrive en sueur.—Il entre chez le marchand de vins pour demander la bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.

22.—Une femme vient de faire paraître un livre intitulé: Mémoires d’une jeune fille. Il serait vrai et spirituel que ce fût un cahier de papier blanc.

—On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s’entourait de filles d’honneur d’une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du parti de la Ligue les hommes les plus considérables.—M. Thiers, à cette époque où les femmes n’ont plus d’influence que sur leurs maris, a retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.—Il a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont chargés de séduire et d’influencer les femmes de certains députés rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère fort agréable, mais c’est le plus petit nombre;—car beaucoup de députés se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant plus de portes et fenêtres que de beauté.—Nous citerons dans les exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.

On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice—et de donner l’exemple.—Si, d’une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas belles,—d’un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids; et M. Thiers lui-même n’est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes, dont la royauté est fort amoindrie,—comme toutes les royautés de ce temps-ci,—croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,—et appellent cela faire de la politique.