Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M. C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;—elle est près de mettre au monde autre chose qu’un alexandrin.—Quand le vénérable ministre de l’instruction publique a appris cette circonstance,—il a noblement compris ses devoirs à l’égard de la littérature.—Il a fait pour madame C*** ce qu’il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres à son tour.—Il l’a entourée de soins et d’attentions;—il ne permet pas qu’elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,—tout fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l’heure de l’intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse.—Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l’enfant de lettres qui va bientôt voir le jour,—et on espère qu’il ne refusera pas d’en être le parrain.—Eh bien! voilà de ces choses que la presse,—qui devrait être pénétrée de reconnaissance,—affecte d’ignorer et de condamner à l’oubli.
5.—Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,—je ne sais qui s’est amusé à jeter au milieu d’eux une pomme ou plutôt un os de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont rangées sous sa bannière.—Chacune, persuadée de n’avoir pas reçu les deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette injuste préférence,—et commença à jeter un œil investigateur et dangereux sur les autres feuilles ralliées,—et à lancer au ministère quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.—On eut beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier qu’ils avaient été mystifiés.
—Pour l’anniversaire de la mort de l’empereur Napoléon, l’enceinte qui entoure la colonne a été jonchée de couronnes d’immortelles.—Les rois morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu’on ne leur fait pas de discours.
6.—Au précédent ministère de l’intérieur, on n’était occupé que de mademoiselle Rachel.—M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les commis lui faisaient des vers.—Il est douteux que Corneille ou Racine, s’ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces messieurs.—Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa meilleure amie.—Le règne des avocats en politique a pour pendant le règne des comédiens en littérature.—J’ai vu une lettre de Spontini à M. Duprez.—Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son appui et sa protection, et prend la liberté de le prier de vouloir bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M. Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).
7.—A propos de la Saint-Philippe, on a donné des croix d’honneur dans l’armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:—le seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M. Manzoni, poëte italien.—Je n’aime pas beaucoup qu’on ait donné je ne sais quel grade dans l’ordre au père de la nouvelle duchesse de Nemours:—la croix d’honneur, que beaucoup de gens ont payée d’un bras, d’une jambe, ou d’un œil,—d’une vie entière de travaux et de privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la récompense du bonheur qu’ils ont d’avoir une très-belle fille et de la bien marier.—La croix d’honneur ne doit pas devenir un petit cadeau pour entretenir l’amitié, et suppléer économiquement l’ancienne tabatière à portrait, enrichie de diamants, qui était la formule la plus ordinaire des libéralités royales.—On regarde plus à donner des diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.
8.—Quelques messieurs continuent à m’adresser des lettres injurieuses et anonymes;—j’en ai reçu deux aujourd’hui.—L’auteur de la première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de français et beaucoup de grossièretés,—me défie, en me tutoyant, de mettre sa lettre dans mes petits livres;—cependant je m’engage sur l’honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa lettre dans le prochain numéro des Guêpes, s’il veut prendre la peine de la venir signer chez moi;—je joindrai en post-scriptum le récit de la correction que je lui aurai infligée;—car, comme le dit Chamfort,—quand on porte d’une main la lanterne de Diogène,—il faut tenir son bâton de l’autre main.