12.—Aujourd’hui a eu lieu la grande revue de la garde nationale.—Vers l’heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens violets et apoplectiques;—les malheureux étaient depuis le matin exposés à un soleil ardent,—empaquetés, serrés, ficelés,—comme vous savez;—plusieurs en mourront. O saints martyrs,—priez pour nous.
On s’était beaucoup occupé de cette revue:—dans son humilité, le gouvernement n’avait pas cru devoir compter sur la sympathie de la garde nationale.—Fidèle à son système d’annonces et de réclames,—il avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de pommade mélaïnocôme et d’allumettes pyrogènes.
On avait fait courir le bruit que l’Empereur de toutes les Russies assisterait à la revue.—Le Siècle, feuille de M. Barrot, l’avait annoncé dans le corps du journal.—Le bruit avait grossi, et de braves gens de mon quartier disaient: «Il paraît que l’empereur de Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»
Beaucoup s’étaient rendus sur la place de la Concorde—par curiosité, et aussi pour humilier l’autocrate par l’aspect de la tenue d’un peuple libre.—Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»
On fut extrêmement désappointé—en ne voyant pas le despote,—ceux qui voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,—et comme ils voulaient crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»
Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l’être l’empereur de Russie.—M. Thiers s’était mis en grande sollicitude du cheval qu’il monterait.—Il s’agissait de trouver un cheval qui eût une belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il avait emprunté à M. Ernest Leroy—un petit cheval arabe que monte ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de M. Leroy appellent ordinairement Tata.
Quand on demandait à M. Thiers ce que c’était que ce joli cheval,—il répondait: «C’est Leroy qui me l’a prêté.—Ah! c’est le roi?—Oui, c’est Leroy.»
Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient: «Tiens, c’est le cheval de Tata.»
On n’a pas assassiné le roi:—décidément la mode en est passée.
M. de Pahlen s’est plaint aux Tuileries,—et a dit hautement que l’empereur de Russie n’était pas et ne devait pas être un canard.