1er JUILLET.—Les maîtres tailleurs ayant voulu exiger de leurs ouvriers qu’ils eussent des livrets comme en ont ceux des autres états,—ceux-ci ont abandonné Paris, et vivent dans les guinguettes qui entourent la ville.—Si l’on ne réussit pas promptement à mettre d’accord les ouvriers et les maîtres, il est difficile de prévoir ce que deviendra Paris.—Plusieurs de nos élégants, plutôt que de montrer des gilets déjà vieux d’un mois,—se renferment chez eux et font semblant d’être à la campagne. Paris deviendra sauvage;—ses habitants seront obligés avant peu d’en revenir à l’ancienne feuille de vigne ou de figuier.

Cela me fait songer aux bizarres transformations qu’a subies ce vêtement de nos premiers pères.—Le mariage est, dit-on, d’institution divine; mais, quand Dieu l’a institué, la parure d’une femme n’avait rien de ruineux.—Elle pouvait changer de toilette quatre fois par jour sans inconvénients pour la fortune de son mari.—Mais aujourd’hui—que les feuilles de vigne ont des volants, et qu’il en faut douze aunes pour qu’une femme soit mise décemment, beaucoup de gens restent célibataires par économie.

Voyez, en effet, cette jeune femme sortir de chez elle,—et comptez quelle armée innombrable a dû s’occuper de préparer pour elle les divers ajustements qui ont remplacé la feuille de figuier de la Bible.

Par où commencerai-je,—mon Dieu! je vais prendre pour exemple,—madame, la plus petite peut-être des choses qui composent votre parure, ce soulier si étroit et si cambré.

Eh bien! madame,—avant que vous ayez des souliers, il a fallu un herbager et des gens pour élever l’animal dont la peau forme cette mince semelle,—un boucher pour tuer l’animal,—un mégissier,—un chamoiseur,—un tanneur,—un corroyeur,—avec leurs divers ouvriers,—pour donner à la peau les diverses préparations qu’elle a à subir.

Pour la soie dont est fait ce joli soulier,—après qu’on a nourri et élevé les vers,—opération pour laquelle il faut planter, cultiver, effeuiller les mûriers;—puis, qu’on a étouffé les chrysalides dans les cocons, etc., etc.,—c’est-à-dire, après qu’une quinzaine d’ouvriers différents s’en sont occupés,—il reste encore à filer la soie,—la dévider,—la passer au moulin,—la blanchir et la teindre.—Alors, seulement, on la porte aux métiers;—une fois l’étoffe fabriquée, elle passe encore par une foule de mains avant d’arriver à celles de votre cordonnier;—là, il faut un coupeur,—une couseuse,—une brodeuse, etc., et, si j’ajoute tous les ouvriers qui, sans appartenir à la fabrication du soulier, ont cependant eu à faire des travaux sans lesquels le soulier n’eût pu exister, tels que ceux qui ont fabriqué les outils des différents ouvriers désignés,—ce ne serait pas trop de compter que deux cents personnes se sont occupées de votre chaussure.

Quand je vous aurai dit—qu’une épingle a subi dix-huit opérations différentes, dont aucune ne peut se faire par moins de deux personnes, et plusieurs en exigent un plus grand nombre, sans compter toutes celles qui ont été nécessaires pour l’extraction du minerai et pour sa transformation en cuivre;

Si je vous parle de ces perles qui pendent à vos oreilles et qu’il a fallu chercher dans les gouffres de la mer;

Vous aurez tort de vous étonner si je vous affirme,—vous faisant grâce de calculs dont je ne vous donne que le résultat,—que vous n’oseriez mettre le pied dehors sans que six mille hommes se soient occupés de vous faire une feuille de vigne convenable.