3.—J’ai souvent ri des gueuletons patriotiques;—mais, si j’étais à la place des gouvernants,—ou de ceux qui veulent ou peuvent le devenir,—ou de ceux qui attendent quelque chose d’eux, je prendrais peut-être plus au sérieux les banquets qui ont eu lieu au boulevard Montparnasse et à Belleville ces jours-ci.—La carte pourrait en être chère.
Sous la Restauration, le parti libéral, grotesquement uni au parti bonapartiste, passa quinze ans à dire au peuple qu’il était esclave,—qu’il gémissait dans les fers.—Chaque fois qu’il faisait trop chaud on qu’il faisait trop froid,—on lui disait: c’est la faute du gouvernement; les melons sont chers, c’est la faute du gouvernement;—il pleut, c’est la faute du gouvernement;—il ne pleuvait pas du temps de l’empereur.
Le peuple souverain voulut enfin reconquérir ses droits, ne fût-ce que pour les connaître.—Les faiseurs de phrases lui crièrent: Peuple français, peuple de braves, en avant, marchons!—et ils le laissèrent marcher tout seul,—les ruisseaux coulèrent rouges,—beaucoup de braves gens se firent tuer.—On renvoya Charles X,—on mit Louis-Philippe sur le trône,—et les avocats remplacèrent les seigneurs.—Hélas! ne pouvait-on donc remplacer les gentilshommes que par des hommes si vilains!
Pour ce qui est d’autres changements, il n’en fut pas question.—Il ne s’était pas écoulé six mois que la décoration de Juillet, que le bout de ruban,—que quelques-uns avaient payé d’un bras ou d’une jambe,—était de mauvaise compagnie;—au bout d’un an, il servait, dans les émeutes et dans les foules, à désigner aux agents de police et à la force armée ceux qu’on devait arrêter de préférence.
Tout montra jusqu’à l’évidence qu’on n’avait dit tant de mal de l’ancienne royauté—que pour y faire brèche,—comme à une ville dont on veut s’emparer;—mais, la ville prise, on se hâta de rebâtir les murailles endommagées et de s’y fortifier;—ceux qui s’étaient partagé le butin,—et c’étaient en général ceux qui avaient pris le moins de part au combat,—traitèrent les autres précisément comme ils avaient été traités eux-mêmes par le pouvoir de la Restauration:—les autres répétèrent contre leurs alliés de la veille tout ce qu’ils avaient dit ensemble contre le pouvoir déchu.—Le pays fut divisé en deux camps comme auparavant,—je ne tiens pas compte des subdivisions, et les partis qui n’étaient pas du pouvoir répétèrent au peuple,—qu’il était esclave, qu’il gémissait dans les fers,—etc., etc.;—ce que le peuple écoute et croit tout aussi bien que la première fois.—D’autres faiseurs de phrases entonnèrent:—Peuple français, peuple de braves,—en avant, marchons!—et le laissèrent marcher seul, absolument comme les autres.—Il y eut encore du sang de répandu,—le parti populaire, vaincu à plusieurs reprises,—fut traité comme l’eussent été les vainqueurs de Juillet s’ils n’eussent pas été les plus forts;—car je ne sais si je commets ici un crime de lèse-quelqu’un ou de lèse-quelque chose;—je ne sais aucun moyen raisonnable de nier ceci,—que la Révolution de juillet est une émeute réussie,—comme l’émeute du 6 juin est une révolution manquée.
Aujourd’hui le pouvoir défend les principes que défendait la Restauration;—ses ennemis l’attaquent avec les armes qui renversèrent la légitimité.—Si ce n’étaient quelques noms changés par-ci par-là,—je ne vois pas que la situation soit différente en rien—de celle où on serait si Charles X, au lieu de mourir, était rentré en France.
Seulement de ceci je ne tire pas, comme beaucoup d’autres, la conclusion que la chose est à recommencer,—je maintiens au contraire que, si on la recommençait, il en serait absolument de même, ou peut-être pire.—Que ceux qui disent aujourd’hui ce que disait sous la Restauration le pouvoir actuel—feraient, en cas de succès, précisément ce qu’il fait aujourd’hui.—Que tout changement par la force n’est jamais un assez grand bien pour ne pas être un grand mal:—voyez aujourd’hui,—voici M. Barrot aux affaires,—les radicaux ne veulent plus de M. Barrot.—Que les radicaux arrivent aux affaires,—les communistes n’attendent pas même si longtemps pour se séparer d’eux—et, quoique je ne devine guère au delà des communistes,—je suis convaincu—que, s’ils arrivaient à leur tour,—il se trouverait un parti pour lequel ils seraient des aristocrates et des liberticides.
Certes, la position des hommes qui ont pris le pouvoir en juillet 1830 était difficile;—ils avaient érigé la force en droit.—Si aujourd’hui—ils ne peuvent arrêter leurs principes d’alors,—ils seront renversés,—et ils ne peuvent lutter contre ces principes—que par d’autres principes qui les condamnent pour avoir renversé leurs prédécesseurs;—car voilà ce que disent leurs ennemis:—si le peuple en sa qualité de peuple souverain, a eu le droit de mettre—M. Dupin (remarquez bien, ô messieurs Plougoulm et Desmortiers, que je dis M. Dupin) à la place de M. Trois-Étoiles,—il a parfaitement le droit de mettre aujourd’hui M. n’importe qui à la place de M. Dupin.
Mais s’il n’a pas le droit de mettre M. n’importe qui à la place de M. Dupin,—il n’avait pas le droit de mettre M. Dupin à la place de M. Trois-Étoiles.