Tout le monde s’occupe de politique,—tout le monde veut être gouvernement,—excepté cependant les quelques-uns dont c’est l’état et le devoir;—mais à quelles oreilles est-ce que je dis cela?—Bon Dieu! que ce désaccord entre les maîtres et les ouvriers,—ce besoin d’une nouvelle organisation du travail est une question politique,—mille fois,—cent mille fois plus importante—que les misérables questions de ministères—qui occupent, divisent ou réunissent la Chambre des députés. Il faut le dire,—il y a au moins dans le saint-simonisme et le fouriérisme,—au milieu de rêveries et de saugrenuités, des tentatives et des efforts pour arriver à un but de réorganisation sociale.

5.—Dernièrement,—M. Arnal, acteur comique du théâtre du Vaudeville,—dédia à M. Bouffé, comédien du Gymnase, un poëme en vers. Dans ce poëme, M. Arnal se plaignait du peu de considération qu’ont encore les comédiens dans la société,—et il demandait sérieusement,—en attaquant un odieux préjugé,—

Vernet, Bouffé, Samson—ont-ils la croix?

La mesure du vers, ou celle de sa modestie, l’empêchèrent de mettre, «et Arnal.»

Comme l’état de M. Arnal est de faire rire,—je trouvai son vers assez heureux, et j’en ris un moment, sans y attacher d’importance.—Le gouvernement, à ce qu’il paraît, se préoccupa davantage du vers de M. Arnal, et se demanda pourquoi quelques comédiens n’avaient pas la croix. On l’avait bien donnée, il est vrai, à M. Simon, premier diable vert de l’Opéra,—mais c’était plutôt comme garde national zélé—que comme diable vert qu’il avait obtenu cette distinction.—On songea alors à donner la croix à M. Rubini, chanteur du Théâtre-Italien.

Napoléon la refusa à Talma,—et eut raison.—Il serait charmant, en effet, de voir sur un journal:—Le chevalier de la Légion d’honneur Alcide Tousez—a fait pouffer de rire—dans le rôle de ***. Le chevalier de la Légion d’honneur Arnal a été assailli de pommes cuites.

Allons donc,—messieurs les comédiens,—vous gagnez, dans une année, plus d’argent que n’en gagnent dans toute leur vie une foule de gens savants, distingués, laborieux.—Un ténor a de bien plus forts appointements qu’un ministre,—une danseuse qu’un général en chef.—Il n’est pas un comique un peu bien placé qui, en exagérant, trois fois par semaine, les infirmités que la nature peut lui avoir données,—ne réunisse ses trente mille francs au bout de l’année.—Allons, messieurs,—laissez donc la considération aux pauvres diables.—Nous vivons d’ailleurs à une époque où on n’y tient guère, et où vous pourrez leur acheter toute leur considération pour le quart de vos appointements.

M. Alphonse Royer,—littérateur distingué,—qui désirait la croix depuis longtemps, sans avoir pu l’obtenir, est allé se faire Turc,—et prendre à Constantinople une fort belle position.