Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis entièrement des discours qu’adressent au duc d’Orléans les maires, préfets et autres dignitaires des villes qu’il a à traverser, et des réponses qu’il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que trouvent à discourir de pauvres autorités qui n’en ont pas souvent l’occasion, et l’intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours du prince.
Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l’on devrait dissimuler. Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.
En effet, l’improvisation admet avec une certaine grâce des négligences de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés à l’impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques discours qu’il a prononcés depuis son départ, il n’ait quelquefois revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les mêmes.
Cela a d’abord l’inconvénient de détruire tout l’effet de ces discours sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de Marseille ont été flattés de s’entendre dire par le prince royal qu’il éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d’eux, leur satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se voir au milieu des habitants de Châlons.
En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se voir n’importe où.
Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de signaler, ont celui d’entraîner avec eux les discours auxquels ils répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l’ennui que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il serait dangereux de faire passer l’héritier du trône pour un être ennuyeux.
Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa route. Ceci est d’une humilité extrêmement grotesque. Un journal est allé jusqu’à dire: «A Marseille personne n’a insulté le prince.»
On pouvait donc l’insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et qui ne les ont pas épousés sans dot.
Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à la presse, et un gouvernement n’a pas le droit de manquer d’intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d’un autre pouvoir détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n’a pas su s’allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis qu’il s’est choisis aux prises avec les ennemis qu’il s’est faits. Et encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il n’a pas su la leur faire ni par l’argent ni par aucune illustration.