Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans son cœur, ni esprit dans sa tête, n’avait à donner que du dévouement: eh bien! il s’est franchement dévoué; il a été insulté par l’opposition, et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s’est prêté à toutes les exigences, à tous les services qu’on lui demandait. Eh bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par l’épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui offrait à dîner, il refusait: il était invité à dîner chez Plougoulm. Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l’heure où l’on dîne chez M. Plougoulm, se promener dans les galeries de l’Opéra, nourrissant son esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l’espoir d’une large croix d’honneur, qu’il vient enfin d’obtenir pour seule récompense, après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de cela un proverbe; et encore aujourd’hui ils appellent, en plaisantant, dîner chez Plougoulm, ne pas dîner du tout.
Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d’entre eux au faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus. L’homme vendu au pouvoir répugne à l’idée de l’omnibus. Il n’a pas les six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.
—Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un cabriolet; j’ai une autre course à faire, j’arriverai en même temps que vous.
Les amis montent dans l’omnibus, les chevaux partent au trot et suivent la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d’eux fait un mouvement de surprise:
—Qu’avez-vous?
—Il m’a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l’autre bout de la rue.
—Pas possible!
A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.
—Tenez, voyez là-bas! c’est bien lui! il court comme un cerf. On ne le voit plus.
En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le vit encore traverser presque d’un seul bond la rue du Helder, la rue Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé de sueur et couvert de boue.