Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l’or du pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de tabac, comme s’il en pleuvait. L’indépendance, pour beaucoup, n’est qu’une plus habile exploitation de la servilité. C’est ainsi que sur terre se trouvent réalisées ces paroles de l’Écriture, qui m’ont très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.» Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.

Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l’assemblage de toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd’hui la France et la gouvernent avec plus ou moins d’incertitude. J’entends par ces royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers d’hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu’il devrait avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites de telle façon, qu’à force de voir les hommes puissants et intelligents en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue, avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l’homme d’ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu’il lui faut laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu’il a prise, raisons qu’on n’écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.

La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M. Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence un homme d’esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien ou n’être guère écouté.

La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin, Mévil, Baudoin, Perrot.

A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n’aient autour d’eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu’ils faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de l’intempérance.

Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux ministères.

M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le Journal des Débats, un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des journaux de l’opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu’il dit n’est pas l’opinion du château et qu’il est indépendant. On voudrait savoir ce que c’est que l’indépendance d’un homme qu’on peut, demain matin, renvoyer de la seule position qu’il puisse avoir. M. Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le Journal des Débats, l’éloge funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put oublier qu’il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.

Pour M. de Latour, il n’abuse de sa petite position que pour imposer à divers recueils des articles littéraires de son cru.