HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.—En général, les imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune compositeur, que ses camarades appelaient Bleu-de-Ciel parce qu’il a les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides, avait toujours travaillé aux journaux de l’opposition. Une circonstance l’empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On voulut l’embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu’il préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa sans qu’il trouvât d’ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et annonça qu’il consentirait à travailler à un journal de l’opposition dynastique. Cette concession n’amena pas de résultats; il mit ses habits en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt que d’appuyer de son talent un gouvernement qu’il déteste sur la foi des journaux qu’il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait plus rien à vendre ni à engager. Il alla s’embaucher parmi les compositeurs du Moniteur parisien, reçut quelque argent d’avance, et l’envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu’en pensant à sa mère et en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»

Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec toute sa gaieté. Il entra à l’atelier en fredonnant: «Toi que l’oiseau ne suivrait pas.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses camarades, et redevint, en un mot, le Bleu-de-Ciel d’autrefois.

Mais de ce jour aussi il se glissa d’étranges choses dans le journal: des fautes d’impression formant un sens plus que bizarre, des mots coupés au bout des lignes d’une manière injurieuse pour le pouvoir, excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l’hilarité de quelques autres, l’étonnement de tous.

Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre, Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»

«Les députés ministériels se sont réunis dans un banquet.» Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.

Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils, Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et on lisait: «Le ministère méprise les bru.» Ce n’était qu’à l’autre ligne qu’on trouvait la fin du mot «its

«Le ministère est matériellement le plus fort,» disait le manuscrit.

«Le ministère est mat, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l’autre ligne «ériellement».

«M*** est un homme d’esprit, disait le journaliste, on l’a vu souvent répondre avec vivacité...» On l’a vu SOU,» imprimait Bleu-de-Ciel, et ce n’était qu’après la suspension nécessaire pour aller de la fin d’une ligne au commencement d’une autre que l’on trouvait la fin du mot.

«Le ministère mourant d’en venir aux mains avec l’opposition» devenait «un ministère mou».