Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il faut danser franchement, et, dans votre élan de courage, vous commencez un pas que vous n’achevez pas; vous êtes en avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous arrêtez en face des deux dames;—le cavalier médite déjà son pas et s’embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l’heure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main,—mais les femmes! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de main que quand la mesure viendra l’ordonner rigoureusement.
J’ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grêle, qui m’a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les diables verts à l’Opéra quand M. Simon est malade. M. Simon est premier diable vert de l’Académie royale de musique et a reçu la croix d’honneur en 1838.
Une fois j’ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.
Mais, arrivé au cavalier seul, j’ai appelé la mort de meilleur cœur que le bûcheron de La Fontaine.
J’étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.
Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes étranges.
Le piano ricanait et se moquait de moi.
Les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats.
Les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier; hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit.
Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma place, près de la femme que j’avais engagée à danser; je n’osai plus lui parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds, et dans les plis de sa robe.