SUR LES FORTIFICATIONS.—A quoi tient un vote.—La discussion de la Chambre des pairs, qui n’est pas encore terminée au moment où j’écris ces lignes, est entièrement conforme à ma prédiction.—Les antifortificationnistes—(c’est le barbarisme qu’amène aux Chambres toute loi nouvelle) ont eu sur leurs adversaires un immense avantage, et ont démontré, jusqu’à l’évidence, l’absurdité du projet.
Les bonnes gens s’étonnent de ceci, que, grâce à quelques bons esprits qui se glissent dans les Chambres,—et en plus grand nombre à la Chambre des pairs,—il arrive presque toujours que les questions importantes sont présentées sous leur véritable jour,—et que, cependant, après que le vrai, le juste et le raisonnable ont été démontrés, les Chambres ont assez fréquemment le malheur de voter le contraire de ce qui ressort évidemment de la discussion.
Il faut dire aux bonnes gens,—d’abord que le nombre fait loi,—et ensuite que le plus grand nombre vote pour ou contre le ministère systématiquement,—et que les lumières qui jaillissent de la discussion (quand elles jaillissent) peuvent avoir de l’influence sur l’esprit des votants, mais pas sur leur vote.
On racontait à la dernière représentation de l’Opéra qu’un général, connu par la protection libérale qu’il accorde aux arts,—avait consulté, dans le vote qu’il a promis, beaucoup moins ses connaissances et son expérience—que la promesse exécutée d’avance du rengagement de mademoiselle *** à l’Académie royale de musique.
DES FLEURS, DES CRITIQUES ET DES ROMANCIERS,—et, en particulier,—de quelques fleurs de M. EUGÈNE SUE.
Il semblerait que, pour être journaliste,—c’est-à-dire pour distribuer chaque jour, sans appel,—la louange et le blâme aux hommes et aux choses,—pour assigner à chacun son rang et son mérite, il faudrait avoir affermi son esprit par l’étude, son jugement par l’expérience, et son impartialité par une position acquise assez élevée pour se sentir inaccessible à l’envie. Il semble que le journalisme devrait être réellement un sacerdoce au lieu de se décerner à lui-même ce nom comme il fait;—et se composer d’écrivains émérites,—de prud’hommes reçus et assermentés.
Au lieu de cela,—c’est par les journaux que l’on débute aujourd’hui, et que les plus jeunes gens et les plus inexpérimentés—commencent par attaquer et assiéger par la critique et le dénigrement—les positions qu’ils ne se sentent pas le courage ni la force d’emporter par le travail et le talent.
Aussi n’y trouve-t-on que ce que vous savez,—et ce n’est qu’après sept ou huit années d’autocratie au bas d’un carré de papier,—sept ou huit années pendant lesquelles il a maltraité tous les talents de l’époque, qu’un feuilletoniste—essaye presque toujours infructueusement de donner enfin le modèle après le précepte;—d’écrire un livre qui montre au monde ravi comment il faut faire, et qu’il s’efforce de monter personnellement sur les piédestaux dont il a renversé les statues importunes. Ce sont des tentatives fécondes en avortements,—et, si le plus fameux critique de ce temps-ci,—Gustave Planche,—a imaginé le titre de Béatrice deotati qu’il a fait annoncer sur la couverture des livres mis en vente par le libraire Gosselin, il est juste de dire,—qu’il n’a jamais rien imaginé au delà—et qu’il lui a été impossible d’écrire la première ligne de l’ouvrage annoncé.
M. de Balzac, mon ex-ami, est en ce moment très-fâché contre moi,—il est décidé à ne plus me voir, quoique nous soupions quelquefois ensemble,—et, quand je me trouve placé devant lui,—pour ne pas tourner les yeux de mon côté, il se prive volontairement de toute la partie de l’univers qui se trouve derrière moi. Je n’en dois pas moins dire que, dans la petite revue parisienne qu’il a publiée pendant quelques mois,—il a fait quelques chapitres de critique littéraire fort remarquables—et qui avaient toutes sortes de mérites,—outre celui de venir d’un homme expert en la chose dont il parlait,—et du premier de nos romanciers.