C’était là aussi un massacre des innocents.

Hérode ne tarda pas à paraître; c’était une jeune femme svelte et forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne ressemblait pas mal à la Velleda de M. de Chateaubriand.

Elle prit sa place, et commença sa lecture. C’était une suite de vers fins et spirituels qui faisaient naître dans l’esprit un sourire que beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c’était une satire contre les journalistes: l’auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne se pas reconnaître.

Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin but un verre d’eau pure, et moi je frémis.

L’élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.

Mais que ne devins-je pas quand je m’aperçus que presque tous les hommes avaient au dos une marque blanche.

Je me rappelai alors aussi les missions à l’église des Petits-Pères sous la Restauration; c’était ainsi que les agents de police marquaient dans l’église les perturbateurs, que l’on empoignait à la sortie.

Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j’en étais bien persuadé, mais seulement si cela finirait comme Bajazet, quand la sultane dit au héros, que les muets attendent à la porte pour l’étrangler, son terrible: SORTEZ!

Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils Gennaro: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!

La lecture cependant, ou plutôt l’exécution continua. Quelques hommes, qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on faisait à chacun l’application des dix vers qui se lisaient pendant qu’on l’examinait à son tour.