Une femme s’est rencontrée ces jours derniers d’une audace et d’une impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent fois que l’ancien congrès, que les magistrats les plus honorables appelaient infâme. La plaignante accusait son mari d’irrégularités et d’illégalités bizarres dans l’expression de la tendresse conjugale. Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition d’ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n’y a rien, dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n’était qu’un jeu d’esprit pour l’aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de Sanchez et d’autres casuistes qui n’ont aucune autorité en droit français.
Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s’il ne le sait pas, que l’on trouve dans Sanchez, entre autres choses, l’approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu’on y lit en propres termes «que l’on peut nier avec serment une chose que l’on a faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que je n’ai pas vu telle personne,» quoiqu’on l’ait vue, si on ajoute bas ou mentalement: Ce matin.
On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de son élocution; on a été jusqu’à l’accuser d’une confusion malheureuse des s et des t, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie faisait des cuirs. J’avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour être reçu de l’Académie de Paris; et encore j’aimerais mieux faire des cuirs et n’importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases de MM. Berryer et de Cormenin, que j’ai citées au commencement de ce volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des fautes contre le sens commun.
Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être ministre. J’irai plus loin: en ces temps de bavardage et d’avocasserie, c’est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l’être pas. Ceci n’est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves. La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.
Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public. Pour beaucoup d’hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de poser, de s’occuper de sa démarche, de son geste, d’arrondir des périodes, de remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place qu’ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.
Sur une question militaire, sur une question d’industrie, sur une question de marine, sur une question de finances, sur toutes les questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu’un avocat. Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours les avocats; tandis que l’homme utile, l’homme qui sait, garde le silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y aurait beaucoup à dire sur l’éloquence verbeuse et polyglotte des avocats. Mais messieurs les avocats de l’opposition radicale, qui demandez le suffrage universel, ou au moins l’avénement à la Chambre des capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité exclusivement dans l’art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple, si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec les avocats disparaîtront l’ignorance qui parle d’autant plus qu’elle n’a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le même aplomb, la même suffisance.
C’est la tribune qui perd la France, c’est la tribune qui chicane le pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.
On a crié assez en France contre le trône et l’autel; il est temps de parler de la tribune, le trône des avocats, l’autel où ils immolent chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays lui-même.