En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés en droit ont prêté le serment d’avocat. Jour néfaste! où soixante-six nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée sur la France.
On avait fait, lors de l’inauguration du musée de Versailles, un essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n’a renouvelé la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n’ont reçu la moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous n’avons cependant pas entendu dire qu’ils aient emporté l’argenterie.
LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.—Bien des gens prennent l’obstination pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est une perdrix aux choux qui ne se composerait que de choux. La science est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n’avez ni génie ni invention; il ne vous reste que la ressource d’être savant.» Prenez un commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps. La musique de M. Berlioz, que je n’accepte pas comme de la musique, est le résultat d’une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la musique ce que peignent les paroles. Ce n’est pas là un progrès: c’est une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là où finit le langage. Ceux qui veulent l’astreindre aux proportions du langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb meurtrier l’alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste du bruit et de l’ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me prouver la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c’est dans la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l’impression de la musique. La musique de M. Berlioz s’adresse à la tête. Je sais qu’on m’appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères, qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des feuilletons sur la musique ont d’ordinaire un jeune musicien auquel ils donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en échange un peu d’argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint en musique, comme l’annonce le programme, Roméo sentant les premières atteintes du poison; les violons ont fait entendre un bruit strident; un admirateur enthousiaste s’est écrié: «Comme c’est bien ça la colique!» Au milieu d’un tumulte assez vif de corps et de contrebasses, j’ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j’ai vu au livre rose servant de programme: le jardin de Capulet SILENCIEUX et désert. Je suis de bonne foi, j’aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer sa musique. J’aurais été heureux de pouvoir l’applaudir au Conservatoire et ici; j’étais à l’affût de la moindre mélodie; et rien n’a eu la complaisance d’y ressembler; je me suis ennuyé, et je n’ai ressenti aucune émotion. On m’a dit que je ne pouvais pas juger la musique savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m’ennuie pas, et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M. Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n’est qu’un Halevy supérieur, et on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu’elle est ensuite trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.
ÉPILOGUE.—Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d’or, revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre campagne est finie jusqu’au mois prochain, jusqu’à l’année prochaine.
Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de l’automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur tour les fleurs brillantes de l’hiver à la douce chaleur du foyer, les rêveries et les souvenirs.
Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines, et un héliotrope d’hiver qui exhale une suave odeur de vanille.
Rentrez et reprenez haleine, vous n’avez pas à regretter les légères blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et généreuses; vous êtes d’honnêtes guêpes. Le premier jour de l’année 1840, j’ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin, et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.