Si l’on veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.
Moi-même, quand j’ai reproché à M. de Strada de laisser le roi sortir avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand j’ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet l’abus qu’on faisait du potager royal,—ces atteintes légères ont fait admettre plus facilement des attaques plus fortes, faites par d’autres journaux, et que l’on eût trouvées de trop haut goût sans cette transition.—Le Constitutionnel conduit tout doucement les esprits au Courrier Français, le Courrier Français (quand mademoiselle Fitz-James n’est pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au Siècle, le Siècle les mène au Temps, le Temps au National, le National au Journal du Peuple, le Journal du Peuple au Populaire, le Populaire au Moniteur républicain, le Moniteur républicain aux discours de cabaret.—Chaque journal, échelonné comme les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa part d’un chemin qui conduit de la royauté à l’émeute et à la révolution,—DES TUILERIES A LA PLACE LOUIS XVI.
Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder.—Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; et, quelque serrés que soient les barreaux d’une cage, il y a toujours entre eux un espace, et la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.
Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois.—Il n’y a que l’arbitraire qui ait quelques chances d’en venir à bout, et encore l’arbitraire ne peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.
D’ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd’hui, oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il faut la construire sur un terrain sec, que n’aient pas encore envahi les eaux: et vous, vous êtes le premier flot du torrent, c’est lui qui vous a poussés, qui vous a portés où vous êtes,—et qui est arrivé en même temps que vous. Vous ne pouvez l’arrêter. Peut-être, si vous l’aviez laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d’eau et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d’accroître sans cesse, la force invincible de leurs flots.
Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mêmes arguments que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.
Il faut que je vous le dise encore une fois,—il fallait laisser la presse libre—sans cautionnement—sans timbre—sans procès,—vous auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante abonnés.—Je crois l’avoir suffisamment prouvé dans le numéro d’octobre.
Il fallait d’autre part, inventer pour la littérature ce qu’on a inventé pour l’armée;—il fallait, c’est-à-dire, le bâton de maréchal dans la giberne du soldat,—c’est-à-dire un espoir fondé d’arriver par le talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.
Vous avez précisément—fait le contraire;—un écrivain, quel que soit son génie, n’existe pas à vos yeux s’il n’écrit pas dans les journaux,—et s’il n’écrit pas contre vous.