Le ministère fait la sourde oreille.—M. Boilay valait à ses yeux la peine d’être acheté.—Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu’on le paye. On l’a nommé directeur de la prison de Charenton.
M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que s’il s’agissait de ne pas y être dirigé.—Peut-être craint-il que ce ne soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de bonne volonté un parent dans ces maisons.—Cependant la place est bonne; il s’agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à Charenton.—D’ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme; le ministère, de son côté, paraît tenir à la plaisanterie.
Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,—M. Jean-Pierre Lutandu, officier de la garde nationale, fut invité à orner de sa présence le bal que les autorités donnaient à Son Altesse Royale; il tomba dans la même erreur qu’un maire de la banlieue de Paris, dont j’ai raconté l’histoire, qui avait amené son épouse au bal des Tuileries, et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu, heureusement, apprit à temps que ce n’était pas précisément M. Lutandu, mais l’officier de la garde nationale qu’on invitait, et que les dames avaient besoin d’invitations spéciales.
M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le Loir; le journal le Loir n’accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre Lutandu,—en quoi je le trouve bien dégoûté.—M. Jean-Pierre fit imprimer sa lettre et la distribua. La voici.
Il faut, pour l’intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire de M. Jean-Pierre Lutandu,—qui se sépare en deux personnages,—afin que l’un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l’expression de ses sentiments par l’autre, M. Jean-Pierre.—Cette facétie, imitée de Paul-Louis Courier,—a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour nous,—parce qu’ils savent bien réunir les deux personnages en un seul et même Jean-Pierre Lutandu.
Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.—«La lettre suivante n’ayant pu être insérée au journal le Loir, j’ai cru devoir la publier moi-même, et la faire imprimer à part.»
Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre; je sais plus d’un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d’être vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: n’ayant pu être insérée.
«Monsieur le rédacteur du journal le Loir, j’ai lu, dans votre numéro du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n’ira pas au bal donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de Nemours, si madame Jean-Pierre en est invitée; que M. Jean-Pierre, officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de dépit et de rage il en donnerait sa démission.»
Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, il y a fort peu de différences réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu’il n’y en a pas d’autres que la beauté); aussi, faute de différences, elles mettent des distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu’un homme de génie, de talent et d’esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.—Mais une femme a toujours raison de se défier d’une trop jolie femme de chambre.—Il est si facile de faire en six mois d’une grisette une duchesse fort présentable.