Que l’antiquité vienne donc encore nous parler de son Décius,—qui se jette à cheval dans un gouffre pour sauver la république;—nous avons en ce moment sept ou huit cents Décius—qui, pour sauver la France,—se pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du gouffre—où leur patriotisme et leur dévouement les précipitent;—mais l’ardeur de tous est la même,—et comme le gouffre ne peut contenir qu’un nombre fixe de victimes,—il n’est pas de moyen qu’on n’emploie pour supplanter les autres qui veulent aussi se dévouer,—les crocs-en-jambe,—les coups portés par derrière,—etc.—Heureuse France!
Je me rappelle un bal masqué où il se trouva vingt-deux polichinelles;—c’est un peu l’aspect que présentent les candidats;—ils ont tous pris le même costume,—la robe blanche et sans tache des candidats de l’antiquité;—les mêmes paroles,—le même masque;—tous les intérêts particuliers se transforment en intérêts du pays;—c’est bien l’histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut être député pour quitter sa province et son ménage;—celui-là veut avoir la croix;—cet autre une place:—tout cela s’appelle, pour l’instant, dévouement et intérêt du pays. Vingt-deux polichinelles!
Les électeurs sont comme le public des théâtres;—il leur faut du commun;—il faut que le candidat ressemble à un type de candidat qu’ils ont dans la tête.
Quelque chose d’indépendant en paroles,—quelque chose qui fasse de l’opposition,—mais sans succès,—parce que l’électeur ne veut pas de révolution ni d’émeute.—Il aime la provocation, mais il n’aime pas le combat.
Aussi les républicains, dans leurs professions de foi, se font doux comme des moutons;—leur drapeau n’est plus rouge, il est rose.
Les candidats du ministère mettent au contraire leur chapeau sur l’oreille et font les crânes et les tapageurs;—ils ont de grandes cannes—et font la grosse voix.
Le ministère a permis à ses candidats de s’élever contre le droit de visite;—l’opposition a autorisé les siens à ne pas s’élever contre le recensement, dont elle a tant fait de bruit.
La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui s’imprime;—mais les candidats sont loin de se fier à ce programme de leurs vertus,—ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs commettants.—Ils achètent les voix une à une, l’opposition par des promesses et des menaces,—le ministère par des promesses et des à-compte. Une fois ces marchés passés à voix basse,—on met tout haut la chose aux enchères;—les professions de foi servent alors de prétexte;—celui qui a obtenu une bourse dans un collége pour son fils, ou un bureau de tabac pour lui-même, ne peut pas dire que c’est pour cela qu’il vote de telle ou telle manière. Il choisit dans la profession de foi de son candidat la phrase la plus ronflante—et il dit «Voilà pourquoi je vote pour lui.»