Il n’y a pas un seul métier pour lequel on n’exige un apprentissage:—un maçon,—un coiffeur,—un cordonnier,—apprennent leur état.—Mais le Français qui, autrefois, se contentait de naître malin,—naît aujourd’hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son pays,—ce talent lui vient si bien tout seul, qu’en attendant les occasions de l’exercer il fait comme les chevaux qu’on va lancer sur l’hippodrome, il s’amuse à galoper en sens contraire du chemin qu’il a à parcourir.

Il s’occupe en attendant l’âge ou le cens,—de toutes les choses qui n’ont aucun rapport avec la politique.

On ne tient aucun compte des connaissances spéciales, tel ministre passe de l’intérieur aux affaires étrangères ou aux finances.—M. Thiers n’a pas été bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c’est parce qu’on n’a pas voulu le lui confier qu’il n’a pas eu celui des finances.

La Chambre des députés—c’est-à-dire le véritable gouvernement du pays—se compose donc, pour les deux tiers, d’épiciers retirés, de bonnetiers fatigués, de rôtisseurs fourbus, d’étuvistes édentés, de marchands de vin usés;—l’autre tiers, à très-peu d’exceptions près, est formé d’avocats—accoutumés à plaider sur tous les sujets le pour ou le contre, souvent même le pour et le contre.

Mais en ce moment, madame, la France vous présente un aspect assez curieux:—on prépare des élections générales;—il s’agit, pour les uns, de se faire réélire; pour les autres, d’arriver à la députation.

Certes, à voir la quatrième page de tous les journaux sans cesse remplie de remèdes pour les maladies les plus horribles,—on pourrait croire que la France est un pays particulièrement malsain, qui ne produit que des êtres chétifs et livrés aux maux les plus variés, aux affections les plus déplorables et les plus dégoûtantes.—Mais, quand on lit les autres pages, on est bien consolé, en voyant les professions de foi des candidats,—de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici possédé,—avec quel désintéressement, quelle abnégation—on se résigne à la députation!

C’est partout le même langage et les mêmes vertus,—à proprement parler, il n’y a, pour tous les candidats, qu’une seule et même profession de foi.

C’est celle exactement—que font sur les places publiques les arracheurs de dents,—les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.

«Ce n’est pas leur intérêt particulier qui les attire sur cette place; non, messieurs, c’est l’amour de l’humanité, c’est l’amour de la patrie!—c’est pour faire profiter leurs compatriotes de ce précieux citoyen,—qui va ramener l’âge d’or, proscrire les abus,—diminuer les impôts, etc.

«Et combien le vends-tu?—Je ne le vends pas vingt sous—je ne le vends pas dix sous, messieurs,—je ne le vends pas, je le donne.»