LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
Et toi, l’amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.
Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides.
LE ROSSIGNOL. Qu’est-ce que le passé, qu’est-ce que l’avenir? les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d’amour.
Mille ans de supplice pour un baiser,
LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares,—et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous enfouissiez de l’or.
Vos mains sèches se toucheront, sans faire tressaillir votre cœur,—vous ne vous rappellerez cette nuit d’aujourd’hui, si vous vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l’idée que vous auriez pu vous enrhumer,—puis vous mourrez.
LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n’est qu’une transformation.
Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps—tubéreuses, roses, jasmins—et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci.
Et toi, chouette, n’es-tu pas aussi amoureuse, et n’échanges-tu pas de tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?