Un prévenu est peut-être innocent:—si même vous comptez combien il y a de condamnés sur un certain nombre de prévenus, vous serez presque forcé de dire, qu’un prévenu est probablement innocent;—en effet, parmi les accusés il y en a beaucoup plus d’acquittés que de condamnés.
Un prévenu est donc peut-être un homme innocent,—auquel, par erreur, vous faites subir une situation plus que fâcheuse.—Vous l’enlevez à sa famille, à ses affaires—pendant plusieurs mois; pendant plusieurs mois vous faites peser sur lui un soupçon de déshonneur;—pendant plusieurs mois vous le condamnez à toutes les angoisses de l’imagination.
Un magistrat disait que, s’il était par hasard accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame,—il commencerait par prendre la fuite.
Et, d’autre part, pas mal de gens rompus, guillotinés, roués, marqués par erreur,—ont laissé leur triste histoire pour montrer que la justice peut quelquefois se tromper.
Il me semble que c’est bien assez pour le pauvre diable de prévenu.
Loin de là,—vous le traitez précisément comme s’il était condamné;—vous le mettez dans la même prison où il sera renfermé s’il est reconnu coupable; il reçoit la même nourriture et les mêmes brutalités.
Cependant vient le jour du jugement:—trois prévenus sur cinq sont ordinairement acquittés.—Notre homme est du nombre; au premier moment,—il se réjouit,—il embrasse avec joie sa femme, ses enfants, ses amis;—ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirés.—Il rentre chez lui,—ses voisins l’évitent,—on a associé pendant quatre mois son nom à l’idée du crime dont il était accusé,—et pendant quatre heures le procureur du roi s’est efforcé d’entasser tous les arguments possibles pour prouver sa culpabilité.—Quelques-uns le croient plus heureux qu’innocent—le voilà dans son logement avec sa femme et ses enfants: «Où est donc la pendule—et la petite montre,—et nos deux couverts d’argent, tout ce que nous avions acheté à force d’économie?
—Hélas! il a fallu vendre tout cela,—comment aurions-nous vécu, tes enfants et moi pendant ta détention?
—C’est vrai; mais me voilà libre,—je vais travailler, nous allons réparer cela.»
Mais le lendemain—ceux qui lui donnaient de l’ouvrage l’ont remplacé;—il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes,—et ce n’est peut-être qu’au bout de plusieurs années qu’il aura réparé le mal que lui a fait la justice.