Les intérêts, les relations de tous les peuples de l’Europe se mêleront, s’entrelaceront, se confondront d’une manière inextricable;—les intérêts communs remplaceront les intérêts contraires,—la guerre sera impossible,—les frontières n’auront plus de sens,—les distances et l’étendue n’existent que par le temps qu’on met à les parcourir;—avec les chemins de fer, la France n’aura pas l’étendue qu’avait autrefois une de ses provinces,—le continent européen—ne sera pas plus grand que n’est la France aujourd’hui.—La Belgique sera de Paris à la distance qu’en était Versailles avant l’application de la vapeur.
Il y aura un royaume d’Europe ou une république européenne;—toutes les vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples,—toutes les vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts politiques,—tout cela se brisera.—Il faudra un code universel comme une langue universelle. Ce qui est aujourd’hui un crime à Paris n’en est pas un à cinq cents lieues de là, et cela n’est qu’absurde,—mais peut aller encore parce que ce sont différents hommes qui sont soumis à différentes lois;—mais quand, par la rapidité et la fréquence des communications, on aura remarqué que le même homme se lève criminel, déjeune innocent, dîne coupable,—et se couche blanc comme neige,—à cause des différentes lois des pays qu’il aura traversés en vingt-quatre heures,—on comprendra qu’il faut faire une seule et même chose des deux choses qui, aujourd’hui, n’ont aucun rapport entre elles,—la justice et l’équité,—qu’il faut faire des lois basées sur une seule et même raison, sur une seule et même équité.
Ce n’est pas nous qui verrons tout cela.—Nous n’assisterons qu’à l’agonie des vieilles choses.
Mais il viendra un jour où on s’étonnera de voir dans les livres qu’il y a eu un royaume de France,—un royaume de Prusse,—un royaume d’Espagne; comme nous nous étonnons aujourd’hui quand nous lisons qu’en France, en 511, Thierry était roi de Metz, Clodomir, roi d’Orléans, Childebert roi de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu’alors l’Europe, par les distances qui en sépareront les différents peuples,—par le mélange des intérêts et des mœurs,—n’aura pas plus d’étendue et aura plus d’homogénéité que n’en avait la France en 511.
Un avocat à la cour royale de Paris, appelé M. Gagne—paraît seul jusqu’ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de l’établissement des chemins de fer:—il a prévu le besoin d’une langue universelle.
Il est évident que, dans un temps donné, celui des peuples de l’Europe qui s’obstinera à ne pas apprendre les langues des autres peuples verra la sienne universellement adoptée.
Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes retirés des affaires, qui consacrent la fin de leur vie à gouverner l’Etat,—quand ils s’aperçoivent qu’ils commencent à ne plus trop bien diriger leurs propres affaires. C’est ce qui fait que la Chambre des députés n’est pas entièrement composée d’avocats.
Voici un mercier qui porte plus loin ses vues:—il n’attend pas à ne plus être mercier pour se présenter aux suffrages de son arrondissement;—il n’a pas besoin de suffrages, il s’élit lui-même, et il s’élit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chaînon,—qui a publié, il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la Troisième et dernière alliance de Dieu avec sa créature.—J’ai eu la patience de lire cet ouvrage,—et j’ai donné consciencieusement mon résumé,—en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est une religion a galimatias double,—c’est-à-dire à laquelle ni les lecteurs ni l’auteur ne comprennent absolument rien. A l’appui de mon opinion, j’ai cité quelques passages du livre, qui ont généralement paru ne laisser aucun doute à ce sujet.
Je vous avouerai que je ne pensais plus ni à M. Cheneau ni à sa religion,—quand je reçus de la direction de la poste de Paris—une lettre m’invitant à aller retirer moi-même un paquet chargé à mon adresse.—C’est une précaution qu’on ne prend d’ordinaire qu’à l’égard de lettres contenant de fortes sommes ou des papiers très-importants.