Ce qu’il y a de plus curieux dans les chemins de fer,—et de plus admirable, ce n’est pas de voir ces deux terribles éléments, l’eau et le feu, s’accorder et se réunir au service de l’homme sous un seul joug; c’est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux qui les font une ignorance profonde des résultats qu’ils doivent avoir.

Les uns voient là une satisfaction à donner à l’opinion publique et à l’orgueil national,—et quelque peu aussi quelques modifications stratégiques;—les autres, des actions à acheter et à vendre;—les autres, des fournitures de rails à obtenir;—les autres,—quelques voix d’électeurs à acheter,—soit en faisant passer les chemins par telles et telles villes,—soit en concédant des fournitures, soit en donnant des emplois;—ceux-ci pensent qu’ils auront le poisson plus frais; ceux-là, qu’ils iront manger des huîtres au bord de la mer.

Mais personne ne s’aperçoit que c’est non pas seulement dans le commerce, mais dans les relations de peuple à peuple,—dans la société entière,—une révolution au moins égale à celle qu’a produite la poudre dans l’art militaire.

Commençons par le projet ajourné de l’union commerciale de la France avec la Belgique.

Quand le chemin de fer sera en activité,—il y aura des convois qui porteront quinze mille voyageurs;—les voici à la frontière;—aurez-vous là une armée de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller leurs malles?—C’est difficile.

Mais s’il n’en est pas ainsi,—vous faites perdre aux voyageurs au moins le temps qu’ils ont gagné en venant par le chemin de fer.—En prenant les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se présentant à la frontière qu’une douzaine en même temps, ils n’éprouvent de la part de la douane qu’un retard presque insignifiant.—Votre chemin de fer est ridicule et inutile,—si vous laissez subsister votre système de douane tel qu’il est aujourd’hui.

Mais ceci n’est qu’une considération commerciale;—passons à quelques considérations sociales.

On fait des chemins de fer partout;—avec cette facilité et cette rapidité de communication par toute l’Europe,—les relations de peuple à peuple ne tarderont pas à changer entièrement.—Tel allait passer la belle saison à l’île Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin;—il y aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille; il s’y associera à quelque industrie;—d’autre part, nécessairement et par suite de relations fréquentes,—on apprendra partout les langues de tous les pays de l’Europe,—ou peut-être le français deviendra la langue universelle,—pour deux causes:—d’abord, parce qu’on le parle déjà dans le monde entier et que c’est la langue du bel air,—ensuite, parce que les Français aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin,—qu’au bout de dix ans ils ne savent pas, et qui d’ailleurs ne leur servirait à rien;—et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle sera celui qui s’obstinera à ne pas apprendre celle des autres peuples.

Un homme aura sa maison de ville à Paris, sa maison de campagne à Mayence, sa maison de commerce à Londres,—sa maîtresse à Naples, ses garçons à l’université de Leipsick, des amis et des intérêts d’affaires dans toutes les villes.