Ainsi, les croix d’honneur ont été acquises,—et je parle de celles qui l’ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde.—Quand un homme du port, un marin,—un pompier,—expose sa vie pour sauver celle d’un autre homme,—on lui donne une médaille à laquelle ne sont attachés aucuns honneurs;—la conséquence morale en est bizarre.—J’ai reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et dont je suis plus fier que je ne le serais d’aucune décoration que je connaisse.—Eh bien! j’ai vu dans le monde bien des gens qui auraient senti germer en eux une grande estime pour moi, s’ils m’avaient vu obtenir la croix d’honneur,—même par les moyens les moins honorables,—et qui trouvaient ma médaille ridicule.—Les journaux mêmes s’en sont parfois égayés,—quelques caricatures ont été faites à ce sujet;—il m’a été impossible de trouver le côté plaisant de cette affaire.

DE L’HÉROÏSME.—Soyez donc héros,—faites donc quelque chose de grand aujourd’hui!—Autrefois, l’histoire vous jugeait de loin,—et ne voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d’éclat et d’importance.—Aujourd’hui, elle se fait chaque jour, et elle est hostile et éplucheuse;—les âges à venir nous estimeront crétins,—car il n’y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre qu’il puisse être,—dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui seront alors les Mémoires du temps, une histoire qui démentira sa grandeur et détruira sa célébrité.

Un fils du roi revient d’Afrique, où il est allé partager les dangers des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu’il revient malade de la dyssenterie.—Voilà certes une maladie peu héroïque, et il est triste, plus qu’on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il soit possible aujourd’hui d’acquérir un peu de gloire militaire soit un pays où la dyssenterie règne avec une effrayante obstination.

LA SCIENCE.—LA PHILANTHROPIE.—Depuis quinze ans au moins,—la philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé la gélatine,—c’est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d’un prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé, il y a une dizaine d’années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de potage de boutons de guêtres.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les pauvres dans les établissements de charité,—les prisonniers dans les maisons de détention,—avec la fameuse gélatine.

On allait appliquer la chose aux casernes,—quelqu’un s’est avisé de dire: «Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement une nourriture.» On s’est ému de cette observation;—la science a haussé les épaules et a procédé, par une faiblesse qu’elle se reprochait, à de nouvelles expériences.

Et il résulte d’un rapport signé par MM. Magendie, Chevreul et Thénard, que les propriétés nutritives de la gélatine n’existent pas;—que de deux chiens nourris, l’un avec de la gélatine, l’autre avec de l’eau claire,—le second a vécu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis quinze ans,—grâce aux efforts réunis de la science et de la philanthropie,—tous ceux qui, dans les prisons, les hôpitaux et les hospices,—ont été nourris avec la gélatine, sont littéralement morts de faim!